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Un rapport sans valeur ajoutée

Un rapport sans valeur ajoutée

Le 19 mai dernier, les sénatrices Anne-Catherine Loisier, présidente, et Antoinette Guhl, rapporteure, ont remis le rapport de la commission d’enquête sur les marges des industriels et de la grande distribution.

 

Un chiffre a particulièrement marqué les esprits : selon la rapporteure, « sur 100 euros dépensés par le consommateur, les agriculteurs en perçoivent 8 euros, […] plus de 40 euros reviennent à la distribution et aux services ». Ce chiffre, apporté à la commission par le consultant Olivier Mevel, a nourri une confusion majeure entre marge brute, marge nette, valeur ajoutée, rentabilité et même chiffre d’affaires. « Sur 100 euros dépensés » assimile chiffre d’affaires et valeur ajoutée, ce qui est une énormité, et le terme « percevoir » laisse entendre qu’il s’agit de profits alors qu’il est ici question de part de valeur ajoutée. On est dans la manipulation la plus malhonnête ou l’amateurisme le plus décevant.

On peut d’ailleurs s’étonner que le Sénat, qui dispose des ressources sérieuses de la Banque de France, du Trésor, de la DGE, de l’INSEE, de FranceAgriMer et de son Observatoire de la formation des prix et des marges, s’appuie sur une telle présentation.

Les distributeurs ont eux aussi réagi maladroitement. Contestant le chiffre des 40 % – qui agrège distribution, restauration, transport et grossistes –, ils ont opposé leurs faibles résultats nets, autour de 1 % en moyenne, comme l’a rappelé Alexandre Bompard. Le débat s’est alors réduit à un stérile jeu de renvoi des responsabilités.

Restons sur le terrain de cette valeur ajoutée. Elle correspond à la richesse créée par l’entreprise : le chiffre d’affaires moins les consommations intermédiaires. Elle ne comprend ni les salaires, ni les impôts, ni la rémunération du capital, qui sont très différents selon la nature des entreprises. Elle ne se « répartit » pas entre les maillons d’une filière à partir d’une somme globale : elle s’additionne. Elle mesure davantage les besoins et caractéristiques de chaque activité que leur légitimité respective.

Le chiffre de 40 % est de surcroît un faux évident. Selon Philippe Boyer, de l’Observatoire de la formation des prix et des marges à FranceAgriMer, le commerce et le transport représentaient en réalité 15,8 % de la valeur ajoutée en 2022, soit environ deux fois la part de l’agriculture, et non cinq fois plus.

Il faut également tenir compte de l’effet multiplicateur. Deux entreprises ayant le même taux de valeur ajoutée ne créeront pas le même montant absolu de valeur si l’une revend à l’autre. Mathématiquement, il est donc normal que les entreprises situées en aval développent plus de valeur ajoutée en euros, donc une part plus importante du total.

Présenter les 40 % attribués à l’aval comme la preuve d’un déséquilibre constitue donc un raccourci trompeur. Cela revient implicitement à considérer que le commerce n’aurait pas ou peu de valeur, alors même qu’il assure stockage, logistique, mise en rayon et service au consommateur.

Lorsque la rapporteure évoque une répartition « très déséquilibrée » au profit de la grande distribution, elle suppose donc que les activités d’aval devraient être moins rentables que celles de l’amont. Mais cette affirmation n’est étayée ni par des comparaisons sectorielles, ni par des analyses historiques, ni par des comparaisons internationales.

Or, dans la plupart des filières de consommation – habillement, ameublement, automobile –, l’aval est coûteux : magasins, stocks, personnel, logistique et « dernier kilomètre ». Le succès des plateformes digitales, qui se passent largement de magasins physiques, illustre précisément ce coût élevé de la distribution.

L’alimentaire français présente certes des spécificités, mais l’Observatoire montre que la répartition de la valeur ajoutée est restée globalement stable. On observe même plutôt une érosion de la part de l’industrie et du commerce et un rebond de l’agricultureRien n’indique donc une dégradation particulière au détriment de l’amont.

Les comparaisons internationales vont dans le même sens. Philippe Boyer montre que la part de valeur ajoutée captée par le commerce est plus faible en France qu’aux États-Unis, tandis que l’agriculture y pèse davantage.

Au-delà des cas d’innovation de rupture (iPhone, IA), l’histoire économique montre que la valeur ajoutée tend progressivement à se déplacer vers l’aval : services, restauration, livraison et accompagnement du consommateur prennent une place croissante à mesure que les économies se développent. Les gains de productivité se concentrent alors davantage dans l’amont. La restauration pèse deux fois plus aux États-Unis qu’en France et chez nous autant que commerce et transport réunis. Pourtant nos sénatrices n’ont pas parlé de la captation de la valeur par les restaurants au détriment de l’amont.

Le véritable enjeu n’est donc pas le partage de la valeur ajoutée entre les maillons de la chaîne, qui se constate mais ne se décrète pas, mais le fait qu’elle se répartit dans un contexte de dépense globale relativement constante, résultante du décrochage économique du pays depuis près de 20 ans, causé notamment par un niveau de dépense publique étouffant la consommation donc la valeur ajoutée. Dans ces conditions, la part de l’amont tend mécaniquement à diminuer. C’est pourtant un point que le rapport n’aborde pas.

Il est piquant enfin de noter qu’Anne-Catherine Loisier et Antoinette Guhl ont toutes deux voté le budget et se sont opposées à la réforme des retraites, donnant à nouveau raison à Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes. »

Philippe Goetzmann & » est une agence conseil qui opère dans le retail, la filière alimentaire et l’économie servicielle. Nous accompagnons les dirigeants dans l’analyse des marchés, l’élaboration de la stratégie, le marketing de l’offre et les relations institutionnelles.

Philippe Goetzmann est administrateur de Ferrandi, de ESCP Business School et de l’Institut du Commerce, membre de la CCI Paris Ile-de-France et de l’Académie d’Agriculture de France et expert associé au Club Demeter.

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