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Mercosur : merci l'Europe ?

Mercosur : merci l'Europe ?

L’état des finances publiques et de la politique française est si désespérant qu’il amène certains à souhaiter l’intervention du FMI pour remettre de l’ordre dans la maison. Notre salut viendrait-il de l’extérieur tant nous nous enfonçons dans un déni de réalité  ? 

 

La position française sur le Mercosur, quasi unanimement défavorable parmi les partis politiques, relève de la même logique  : négation des faits, absence de projection d’avenir, refus de la réalité du monde. Incapable de jouer ses atouts, le pays se complaît dans ses travers et se recroqueville sur ses « modèles » incopiés, son passé révolu, son étatisme anesthésiant. L’Europe, vilipendée souvent, et particulièrement sur le Mercosur, fera-t-elle notre bonheur malgré nous ? C’est bien possible. 

 

Cet accord, en débat depuis 25 ans, sera donc signé dans les tous prochains jours, malgré l’opposition d’une France bien isolée dans cette affaire. Est-il si mauvais pour que la classe politique unanime s’y oppose ? Sur le seul volet agroalimentaire, qui justifie notre position, il n’est absolument pas l’abomination qu’on laisse entendre et il porte de belles perspectives. 

Sur certaines catégories de produits d’abord, notamment sur les vins et fromages AOP. Le marché sud-américain est considérable en volume et il est en croissance, ce que n’est pas l’Europe, dont la France. Cela ouvre des débouchés pour nos productions alors que notre demande intérieure va se tarir par le déclin démographique. Sans croissance de nos exportations notre production entrera en décroissance. 

 

Plus largement, nous devons développer notre indépendance stratégique, c’est-à-dire diversifier tant nos marchés d’exportation que les catégories concernées. En 2024, ce qui nous restait d’excédent commercial correspondait aux exportations de vins et spiritueux, et à notre excédent sur l’Amérique du Nord. Veut-on faire dépendre notre balance des alcools, consommation non essentielle, avec Donald Trump  ? Le 23 décembre nous apprenions que la Chine décidait d’appliquer des droits de douane de 20 à 40% sur ses importations de produits laitiers. Elle représente 10% de nos exportations sur ces produits et jusqu’à 30% sur la crème. 

 

Nous sommes trop dépendants et nous devons diversifier notre risque, donc trouver de nouveaux partenaires. Le Mercosur nous tend les bras et nous pourrions le refuser  ? C’est d’autant plus stupide que ce marché se développera, avec ou sans nous. Sans l’Europe, sans la France, c’est un levier de croissance qui serait offert sur un plateau à la Chine, déjà très présente sur place, ainsi qu’aux Etats-Unis. Que nous resterait-il comme terrain de développement  ? 

 

Il faut donc bien sûr signer cet accord. Peut-être faudra-t-il dans la durée l’aménager encore. Mais il serait aujourd’hui irresponsable de rejeter une négociation aussi longue par la seule volonté d’une partie d’un secteur d’un seul pays. Car il faut rappeler que la viande bovine et la volaille françaises sont les deux secteurs les plus opposés. C’est maigre économiquement. Il faut aussi s’étonner que d’autres secteurs agricoles en France ne s’expriment pas, et que ces mêmes secteurs chez nos voisins européens ne s’opposent pas avec tant d’énergie.

Alors pourquoi  ? 

 

Nous craignons le Mercosur, mais c’est avec nos partenaires européens que la balance commerciale se dégrade vertigineusement depuis 20 ans. C’est à dire avec des économies soumises à la même Politique Agricole Commune, qui usent de la même monnaie, suivant les mêmes normes environnementales, enfin normalement. Si nous avons tant perdu, c’est parce que nous Français avons saboté notre agriculture comme nous avons saboté notre industrie. Simplement les champs ne se délocalisant pas, ils crient encore leur colère. Excès de fiscalité, coût du travail, surtranspositions ont ruiné notre compétitivité. 

 

Mais il n’y pas que ça. A force de nous auto-congratuler de nos « modèles français » que personne ne copie nous avons oublié le sens de la production qui est de répondre aux besoins des clients. En agriculture, nous avons cru qu’il fallait produire comme toujours, avec des formes d’exploitations héritées de l’histoire pour des formes de consommation intangibles. Or le monde bouge, y compris en France. Nous consommons autrement, plus hors domicile, plus de plats préparés. 

 

La volaille est caricaturale de nos errements : Nous étions les leaders incontestés du poulet prêt-à-cuire  : le poulet rôti du dimanche. La demande de volaille a explosé sous forme de plats préparés, de salades et de sandwichs. Nous avons tardé a changer le modèle et nous avons empêché le développement des bâtiments d’élevage pour y répondre. Aujourd’hui nous importons la moitié de nos volailles, de Pologne, de Belgique, d’Ukraine. 

 

La Pologne est d’ailleurs elle aussi rétive à l’accord. Il est très compréhensible que le loup polonais ne soit pas pressé d’avoir un concurrent brésilien dans la bergerie française. On a beaucoup parlé du contingent de bœuf prévu par l’accord, qui représente un steak par an et par européen. En volaille, l’accord prévoit l’importation de 180 000 tonnes pour toute l’Europe alors qu’aujourd’hui la France seule importe 253 000 tonnes de Pologne et 207 000 tonnes de Belgique  ! 

 

Ces quelques éléments montrent combien le débat a quitté tout cadre rationnel. Le Mercosur est un potentiel majeur pour nos économies. Mais c’est le révélateur de nos incuries. 

 

Cet accord négocié de longue date n’est pas une découverte de l’année, mais les oppositions se renforcent à l’approche de la signature. La FNSEA ne s’affichait pas si ferme et mettait surtout l’accent sur la capacité de contrôle de cet accord. Aujourd’hui, malgré l’obtention par la France de nombreux aménagements, les positions sont plus radicales encore. Nombre d’agriculteurs rejettent l’accord simplement car ils ne croient plus en la capacité de l’Etat ni à faire respecter l’équité de concurrence, ni à peser à Bruxelles, ni à rétablir un cadre de jeu qui leur permette d’exprimer leurs remarquables compétences et le potentiel exceptionnel du contexte pédoclimatique de notre pays. Face aux orages du monde, nous ne savons plus que réclamer des parapluies, troués. 

 

Le libre-échange, si mal compris en France, a des vertus. Celle d’exporter, mais aussi celle d’importer. Cela permet de faire produire ailleurs ce que l’on fait moins bien. Cela permet surtout, en se frottant à la concurrence des productions et des consommations étrangères, d’améliorer ses techniques, outils, process, produits. De challenger nos certitudes. En bref, de progresser. 

 

L’accord entraînerait, il est vrai, une concurrence importante de l’Amérique du Sud pour quelques filières fragilisées : la viande bovine, la volaille, le sucre notamment. La bonne réaction de la France serait de dire : cet accord est bon et il est nécessaire. Par conséquent mettons en œuvre un plan d’attaque pour en réaliser le potentiel export et un plan de redressement de la compétitivité des filières les plus à risque. 

 

Dans le fracas du monde, notre marché intérieur est l’Europe. Nous y perdons des parts de marché. Mercosur ou pas, les efforts de rétablissement de la production seront à faire et, s’ils sont faits, nous n’aurons plus à craindre ces accords de libre-échange, ainsi que nos voisins ne les craignent pas. 

 

Un grand patron d’une coopérative agricole me disait récemment combien ces accords étaient nécessaire, pour sécuriser la relation commerciale, lui donner un cadre juridique, une pérennité. Chaque jour qui passe, la géopolitique le rappelle. 

Alors, souhaitons qu’en signant, l’Union Européenne sauve la France de ses démons. 

 

Il reste que la séquence aura fait des dégâts. Quant à notre crédibilité en Europe et dans le monde, c’est certain. Mais aussi en politique intérieure. Les partis dits de gouvernement auront fait le lit du RN et/ou de LFI en alimentant le sentiment d’impuissance publique. A cautionner les craintes sans y répondre par l’adaptation compétitive et en affichant leur impuissance à faire bouger Bruxelles, ils justifient et valident le rejet de l’Union Européenne et le sentiment d’impuissance de l’Etat, qui ne peut appeler qu’une alternative radicale. Souhaitons qu’elle soit celle de la liberté retrouvée du commerce et des échanges, mal en point en France. 

 

 

Philippe Goetzmann & » est une agence conseil qui opère dans le retail, la filière alimentaire et l’économie servicielle. Nous accompagnons les dirigeants dans l’analyse des marchés, l’élaboration de la stratégie, le marketing de l’offre et les relations institutionnelles.

Philippe Goetzmann est administrateur de Ferrandi, de ESCP Business School et de l’Institut du Commerce, membre de la CCI Paris Ile-de-France et de l’Académie d’Agriculture de France et expert associé au Club Demeter.

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