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Interview Atlantico : Mercosur, grande distribution et souveraineté agricole

Interview Atlantico : Mercosur, grande distribution et souveraineté agricole

Atlantico – La grande distribution multiplie les déclarations vertueuses sur le Mercosur. Dans quelle mesure s’agit‑il d’un geste sincère ou d’une opération de communication destinée à surfer sur la colère agricole ?

Philippe Goetzmann

C’est d’abord sincère. La grande distribution vend aujourd’hui plus de 95 % de viande d’origine française. Seules quelques pièces particulières ne sont pas françaises. Les clients étant très sensibles à l’origine, l’engagement des enseignes est réel. Mais c’est aussi un non‑sujet : elles ne vendent déjà pas de viande espagnole, italienne ou allemande, donc elles ne vont pas vendre de viande sud‑américaine. La crise actuelle crée une occasion de communication, mais elle est aussi alimentée par les journalistes qui les sollicitent sans arrêt pour leur demander si elles vont en vendre. Elles répondent non, mais la question ne se posait pas. Le sujet pourrait exister dans les plats cuisinés, les produits industriels ou la restauration hors foyer, mais pas dans la viande de boucherie.

L’affaire Hénaff montre qu’un industriel transparent peut devenir une cible, alors que d’autres, moins clairs, passent sous les radars. Pourquoi la transparence est‑elle parfois pénalisante dans le débat public ?

Philippe Goetzmann

Je ne dirais pas que la transparence est pénalisante. Hénaff est transparent depuis longtemps et explique clairement pourquoi la langue de bœuf est sud‑américaine. Les raisons sont objectives. Le problème n’est pas Hénaff : c’est l’hystérie collective française. Une chasse au plus vertueux, où chacun veut afficher plus de contrôles, plus de labels, plus de « français ». C’est une dynamique malsaine, sans fondement économique, technique ou sanitaire. Les débats agricoles français ont quitté toute rationalité.

Comment expliquer que l’opinion publique puisse se laisser manipuler par des polémiques très marginales (comme la langue de bœuf en boîte), alors que les enjeux structurels de la souveraineté alimentaire sont ailleurs ?

Philippe Goetzmann

L’origine est un sujet important, mais ce n’est pas le sujet de la souveraineté alimentaire. Celle‑ci ne dépend ni du Mercosur ni des accords de libre‑échange. Le seul sujet qui compte, c’est la compétitivité du pays. La polémique Hénaff est un épiphénomène monté en épingle. Si l’étiquette avait indiqué « Canada » ou « Tunisie », personne n’en aurait parlé. La cristallisation actuelle vient du Mercosur. Pourquoi un accord jugé favorable par tous les pays européens serait‑il défavorable uniquement pour la France, et uniquement pour un segment de l’élevage ? Nous avons quitté toute forme de raison. L’agriculture française n’est pas mauvaise, mais le pays n’est plus compétitif. Nous vivons au‑dessus de nos moyens, avec un niveau de prélèvements trop élevé. Face à cela, deux choix : redevenir compétitifs ou se replier dans une logique de protection d’avantages acquis, au risque de se fermer progressivement au monde.

Cette affaire révèle‑t‑elle un problème plus large : la difficulté de la France à articuler souveraineté agricole, commerce international et discours public cohérent ?

Philippe Goetzmann

Oui. Le vrai sujet est la compétitivité du pays. La France a du mal à articuler souveraineté agricole, commerce international et discours public cohérent parce qu’elle refuse de regarder la réalité : nous ne sommes plus compétitifs. Le protectionnisme ne résout rien. Nous importons plus de poulet de Belgique que l’Europe n’en importerait du Mercosur. Le pays doit choisir : redevenir compétitif ou s’installer dans un modèle vieillissant, protectionniste, incapable de financer ses ambitions.

 

 

Philippe Goetzmann & » est une agence conseil qui opère dans le retail, la filière alimentaire et l’économie servicielle. Nous accompagnons les dirigeants dans l’analyse des marchés, l’élaboration de la stratégie, le marketing de l’offre et les relations institutionnelles.

Philippe Goetzmann est administrateur de Ferrandi, de ESCP Business School et de l’Institut du Commerce, membre de la CCI Paris Ile-de-France et de l’Académie d’Agriculture de France et expert associé au Club Demeter.

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