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Mangeait-on vraiment mieux avant ?

Mangeait-on vraiment mieux avant ?

Alors que l’alimentation fait l’objet d’une campagne de dénigrement politique de grande ampleur, une question revient sans cesse : mangeait-on mieux avant ?

La réponse est souvent expéditive. Dans un pays vieillissant, gagné par la nostalgie et la « fièvre des commémorations* », l’évidence semble s’imposer : oui, bien sûr, on mangeait mieux avant.

Mais cette impression ne résiste pas à une analyse sérieuse.

Puisque le débat s’ouvre sous l’angle de la santé, regardons les chiffres. L’espérance de vie n’a jamais été aussi élevée, y compris en bonne santé : 85,9 ans pour les femmes, 80,3 ans pour les hommes. Il faut rappeler qu’il y a soixante ans, le risque létal lié à l’alimentation était cent fois supérieur à celui d’aujourd’hui. Ajoutons que la génération qui a bénéficié de ces progrès est aussi celle qui aura « consommé » le plus de glyphosate ou de sel nitrité.

Ces produits ne sont pas sans effet, et certaines pathologies progressent avec un lien avéré à l’alimentation. Il serait absurde de le nier, tout comme il serait indécent d’ignorer les conséquences sanitaires qu’ils ont pu avoir. Mais il faut rappeler une réalité essentielle : les substances aujourd’hui controversées ont été, à leur introduction, des progrès. Elles amélioraient la conservation, le goût et la sécurité sanitaire, dans un contexte où les risques alimentaires étaient autrement plus élevés qu’aujourd’hui. Leurs effets collatéraux ont été identifiés plus tard, conduisant à des interdictions, à un abaissement drastique des seuils de tolérance et à des innovations de substitution. Expliquer ces choix n’est pas les excuser, encore moins nier leurs impacts, mais rappeler comment s’est construit le progrès alimentaire. Le débat est emblématique de notre rapport au progrès : on avance, on découvre, on corrige. Appliqué de façon absolue et rétrospective, le « principe de précaution » nous aurait probablement interdit la révolution agricole et laissés dans une agriculture vivrière.

Ces progrès ont permis deux avancées majeures : réduire presque à néant le risque de mourir en mangeant en France, et offrir à tous une alimentation variée, de qualité et à bon prix. Il s’agit d’une démocratisation sans précédent. Il y a cinquante ans, l’alimentation des classes populaires était de qualité très inférieure à celle des plus favorisés. Comme le disait un de mes anciens patrons : on n’est pas là pour faire maigrir les maigres. Bien manger, c’est d’abord s’occuper de ceux qui mangent mal. Faire manger des légumes à ceux qui n’en mangent pas reste plus important que de les manger bio pour ceux qui en consomment déjà. L’enjeu alimentaire est d’abord social avant d’être moral ou symbolique.

Les débats sur la « bonne alimentation », souvent attisés par des responsables politiques en quête de combats, désignent facilement des coupables — agriculture, industrie, distribution — et une solution unique : l’administration publique. Cette approche sans nuance empêche d’agir efficacement, en confondant responsabilité systémique et désignation de boucs émissaires. Trois dimensions doivent être distinguées.

La variété de l’offre et son prix

Jamais l’offre n’a été aussi large, qualitative et accessible. Il y a cinquante ans, l’alimentation était essentiellement locale et monotone. L’huile d’olive était exotique au nord de la Loire, le porc et la pomme de terre dominaient dans le Nord. Les sushis grand public n’ont pas trente ans en France. L’amélioration des chaînes de valeur et du commerce international a permis une diversité alimentaire inédite. Or, la variété est l’un des déterminants majeurs d’une bonne alimentation, bien davantage qu’un strict localisme tel qu’on le connaissait jadis, qui exposait à des carences et à une forte dépendance aux conditions locales.

La qualité intrinsèque des produits.

L’idée d’une dégradation générale ne résiste pas à l’analyse. Produit par produit, catégorie par catégorie, le constat est clair : les produits sont globalement plus sains. Les exigences des agences sanitaires n’ont jamais été aussi élevées, les seuils de substances actives aussi bas. L’agriculture a réduit l’usage de substances à risque. L’industrie et la distribution, sous la pression du public, des systèmes de notation et des autorités, simplifient les recettes et écartent les ingrédients controversés, sans perdre de vue le prix, la sécurité sanitaire et le goût. Cela suppose évidemment des règles strictes, des contrôles publics forts et une vigilance citoyenne constante. L’innovation technologique a amélioré les qualités nutritionnelles et organoleptiques.

L’assiette du consommateur.

Le paradoxe est là. L’offre n’a jamais été aussi bonne, l’information aussi accessible, et pourtant l’alimentation se dégrade et l’obésité progresse. Le problème se situe moins dans l’offre que dans les usages. L’intérêt pour l’alimentation est très inégalement réparti. Le fossé se creuse entre consommateurs informés et ceux qui restent à distance. Ce sont ces derniers qui doivent être la priorité, via l’éducation et la sensibilisation, bien plus que par l’accumulation de scores et de labels, utiles mais insuffisants pour constituer une politique alimentaire à eux seuls.

Mais il y a surtout des contraintes. Prétendre améliorer l’alimentation sans tenir compte du fait qu’elle s’inscrit dans un système de contraintes et une évolution sociologique est une lourde erreur. En la matière tout concourt à dégrader notre alimentation. Ceux qui nous lisent le savent. L’alimentation devient individuelle et nous externalisons la tâche de cuisiner. La contrainte budgétaire induite par la baisse de la taille des ménages est un fait avec lequel il faudra composer. Le repas devient souvent fonctionnel. Dans ce cadre, souhaiter le retour à la cuisine ménagère est un vœu pieu, stigmatiser l’industrie, une faute alors qu’elle peut et doit être l’alliée du progrès. Encourager des pratiques possibles que pour une minorité disposant ou d’argent ou de temps est un contresens social.

Nous mangeons et mangerons davantage de produits élaborés, de snacking, donc plus transformés qu’auparavant. C’est un fait. La seule voie réaliste est une réflexion collective avec l’industrie et la distribution pour améliorer le réel, plutôt que fantasmer un retour à un passé ni possible ni souhaitable.

Il faut le dire clairement : jamais, dans aucun pays et à aucune époque, on n’a pu aussi bien manger qu’en France en 2026, au sens de la sécurité sanitaire, de la diversité del’offre et de l’accès moyen à une alimentation de qualité. Cela n’empêche ni les inégalités, ni les dérives, ni la nécessité d’améliorer encore nos pratiques. Et l’alimentation peut, justement, être meilleure demain.

*Discours de réception à l’Académie Française de François Sureau

Philippe Goetzmann & » est une agence conseil qui opère dans le retail, la filière alimentaire et l’économie servicielle. Nous accompagnons les dirigeants dans l’analyse des marchés, l’élaboration de la stratégie, le marketing de l’offre et les relations institutionnelles.

Philippe Goetzmann est administrateur de Ferrandi, de ESCP Business School et de l’Institut du Commerce, membre de la CCI Paris Ile-de-France et de l’Académie d’Agriculture de France et expert associé au Club Demeter.

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